Vendredi midi, L’Atelier, petit resto sympa et familial du centre-ville de Cergy, bondé à cette heure. Quelques clients attablés jettent de petits coups d’œil curieux vers notre Nicolas, arrivé directement depuis son bureau en uniforme «courant» de Marin : pull marin avec galons d’épaule.

Il nous explique son métier «aujourd’hui» : «Je suis responsable du bureau Marine au CIRFA, Centre d’Information et de Recrutement des Forces Armées, en gros, je suis Sergent-Recruteur, je chapeaute pour tout le 95 et le nord 78 le recrutement pour la Marine. Il faut se montrer, informer, susciter l’intérêt», et donc être présent lors des manifestations qui touchent à l’emploi, mais aussi dans les collèges, les lycées, lors des meetings aériens, des fêtes fluviales…

Il aide également à la constitution des dossiers des candidats à la Marine, et les accompagne tout au long de leur parcours, avec son équipe de 4 personnes : lui est chef de bureau. «On est quatre actifs, un réserviste. J’ai un adjoint qui a, lui, deux fois mon ancienneté, un autre adjoint qui est un peu plus jeune que moi, une jeune secrétaire qui est volontaire et un réserviste, c’est-à-dire un ancien Marin, qui nous aide ponctuellement pour des tâches de recrutement. Donc du coup il faut que la mayonnaise prenne entre tout le monde ! C’est mon rôle, de mettre de l’huile. C’est un petit peu le même rôle que Brice, au niveau de Polygammes, faut que ça fonctionne avec tout le monde !»

Pour le recrutement, «le but c’est de faire rentrer quelqu’un pour qu’il reste longtemps, il va falloir déjà qu’il s’épanouisse, et surtout qu’il ait la capacité d’évoluer.» Dans la Marine, il faut avoir de la personnalité, il faut avoir envie de prendre des responsabilités rapidement. Car même s’il existe un cadre, ce cadre évolue : «Ca dépend beaucoup de l’emploi en fait, et de la personne. En fait, moi, par exemple je suis sous-officier, c’est-à-dire Sous-Off’, ça n’empêche pas que je suis assez libre en fait. Je mène les actions que je veux, et pourtant je suis ni Officier, ni Commandant. Il y a un cadre qui existe, mais à partir du moment où nos cadres savent qu’ils peuvent te faire confiance, ce cadre disparaît assez rapidement. Le but, c’est avoir des gens qui peuvent prendre des responsabilités assez rapidement, du coup, si t’es pas un meneur, et si t’es pas capable d’encadrer… C’est la différence entre une personne qui fera carrière ou pas. Ceci dit,  tu peux être meneur, sans déranger le groupe, de le tirer vers le haut. C’est un peu comme à Polygammes, c’est ce qu’on recherche. Faut savoir se dépasser, sans effectivement déranger. Surtout qu’en plus dans La Marine, cette notion de groupe, de chaîne, c’est primordial. Sur un bateau, déjà que les conditions sont difficiles, si en plus tu ne t’entends pas avec tes collègues, ce n’est juste pas possible. Du coup, cette notion de vie en communauté est primordiale. Quelqu’un qui essaierait d’être meneur mais dans le sens où j’écrase les autres, en fait, il va vite être mis sur la touche, et il va vite comprendre que c’est pas comme ça qu’il faut fonctionner

«Moi quand j’étais dans les sous-marins, il n’y avait pas de grade… C’était plus des rapports humains.» Parce que oui, Nicolas a été sous-marinier ! On peut d’ailleurs visiter à Cherbourg l’un des bâtiments sur lequel il a servi, Le Redoutable. Au milieu d’environ 110 Marins, il partait pour des missions de 2 mois 1/2 sous l’eau à bord d’un des 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins français, tout d’abord à la détection sous-marine, les «oreilles d’or, les gens qui écoutent les bruits sous l’eau et qui classifient les bateaux». Mais pour rester dans la Marine, il faut toujours évoluer, se former, monter en grade, il a donc rapidement changé de métier : «je m’occupais ensuite de tout ce qui est système de positionnement des sous-marins». Ils n’étaient que 2 à bord, à s’occuper uniquement et en permanence de ce système. Les sous-marins ont «tout un mécanisme qui permet de calculer la position et le cap, ce qui est important parce qu’avec les missiles nucléaires, qui se projettent très loin, la finalité c’est d’atteindre la cible définie, si jamais on avait à les lancer. Du coup, la position est importante, mais aussi le cap, parce que si on se trompe d’un degré, plusieurs milliers de kilomètres plus loin, finalement on va toucher un autre pays !»

Un sous-marin «n’émet jamais, si on émet, on sait où on est ! Le but c’est de se cacher, et d’attendre l’ordre de tir du Président.» Leur seul contact avec l’extérieur, souvent de leurs épouses ou de leurs mères, ce sont la réception des «40 mots par semaine, sachant que c’est filtré, il n’y a que des bonnes nouvelles, bien évidemment… C’est le côté difficile de l’emploi, parce que quand on part, s’il arrive quelque chose, on n’est pas au courant, et on le sait que quand on revient, notamment quand il y a un décès… Les autres ont commencé leur travail de deuil, nous on arrive, on est en décalé, donc c’est assez compliqué.»

Et être complètement sous l’eau pendant 2 mois 1/2, est-ce difficile à gérer ? «Déjà c’est le seul endroit où on est tous volontaires.» «Non non, bon un petit coup de flip la 1ère fois, quand on entend l’alarme pour plonger… Mais ça dure pas longtemps, et puis le rythme est assez dense, donc on n’a pas trop le temps de se poser des questions. En plus si on veut évoluer, il faut se remettre à jour au niveau de nos connaissances.» «A bord on est tous pompiers, et on est tous sensibilisés à notre environnement (pas seulement à leur poste de travail) parce que s’il arrive un incident, il faut pouvoir intervenir très rapidement.» «Du coup ça demande d’absorber une grosse somme de connaissances.» «On a une formation théorique avant, et pendant on passe au visuel, à la pratique… on passe des tests. Quelqu’un qui échouerait à ces tests de connaissance, on ne le garde pas au sous-marin.» «On passe aussi des tests académiques pour monter en niveau, progresser dans la carrière…»

La vie à bord ? «En sous-marin, on nous apprend à être discret, parce qu’il y a plein d’informations qui ne doivent pas sortir, au niveau de la sécurité.» Mais «par rapport à l’image qu’on pourrait renvoyer, il n’y a pas de honte, on se connaît tous bien, il n’y a pas de pudeur. Il y a toujours un ou deux collègues qu’on connaît très très bien, souvent ça peut même être son témoin, le parrain… On arrive toujours à se confier.» Dans des chambres de 6, minuscules, «on se connaît vraiment bien, ça va beaucoup plus loin qu’un simple collègue, le dialogue est assez facile» et «on voit vite quand quelqu’un ne va pas bien, du coup ça te permet de relâcher un petit peu les blagues, et quand il va mieux, tu le taquines à nouveau !» Sauf que «dans les sous-marins, il y a le syndrome de “J40”. En fait on part 70 jours, et pour la grosse majorité des gens à bord, à partir du 40ème jour, ça devient… compliqué !  Du coup il y a une grosse baisse de moral, mais on le sait.» «Il faut surtout être plus vigilant à ne pas blesser les gens, quand quelqu’un ne va pas bien. Et puis il y a aussi les activités pour la cohésion : repas à thèmes, karaokés, fêtes, tournois… Ca permet de connaître ceux qui ne travaillent pas avec toi.» Avec les collègues : «ce n’est pas que “métro-boulot-dodo”. Nous, notre boulot dure longtemps avec les mêmes personnes, du coup ça crée des liens. C’est comme ce qu’est en train de vivre le fils d’Isabelle et de Christophe, ça va les souder, ils vont garder un souvenir mémorable, et du coup ça va les souder encore plus. Et il y en a peut-être qui, grâce à ça, vont rester en contact pendant des années… C’est un peu notre 1er spectacle, c’est un peu… Des choses tristes aussi : quand James est parti, finalement, ça a aussi peut-être permis de se connaître un peu plus, de souder un peu plus les gens. C’est des événements. Et bien chaque patrouille, c’est un événement finalement. Tu vis des choses particulières avec des gens, qui font qu’ils déveiennent plus que des collègues. C’est ce qui se passe à Polygammes ! Nos week-ends, ça participe à ça, les concerts, les sorties autres… Les déjeuners à L’Atelier !»

La Marine – Polygammes, même combat ? (ok, je sors pour le mauvais jeu de mot) L’engagement, pour Nicolas, est du même ordre : il faut savoir donner de son temps. De plus, «la notion de groupe est essentielle pour moi, c’est d’ailleurs pour ça que je suis rentré dans la Marine, et à Polygammes. On retrouve les mêmes caractéristiques, finalement les valeurs de Polygammes, ça va en emmerder certains, mais c’est assez proche des valeurs qu’on a dans la Marine : la cohésion, s’aider les uns les autres, la bienveillance… Ca n’empêche pas de se brancher, mais c’est un peu pareil, c’est toujours amical, c’est pour avoir la bonne ambiance, et ça n’empêche pas de travailler non plus. Il y a des moments où on travaille, et après il y a des moments de déconne. Et dans un sous-marin c’est exactement la même chose : on va très loin dans le travail, et on va aussi très loin dans la déconne.»

«Ce qui fait la force de notre groupe, c’est les valeurs de Polygammes, c’est extraordinaire dans un groupe de fonctionner comme ça. C’est le gros plus, au-delà de : ok, on chante, on est en mouvement, c’est bien, mais il y a aussi cette chape derrière. Mais on peut aller plus loin, dans le dialogue par exemple… On est arrivé à un moment où on peut se dire les choses sans que la personne ne le prenne mal. Après ça dépend des caractères, bien évidemment ! Mais il faut l’amener. Et c’est le rôle après du CA, de garder ça. Mais d’ailleurs on voit que ça marche, parce qu’à chaque fois que des gens arrivent, ils se sentent vite intégrés dans la troupe, on est tous ensemble. On appris à fonctionner comme ça, tout ça est à pérenniser, parce que je trouve que c’est ce qui est primordial et essentiel pour le groupe.» «Dans la Marine on est 38000, et il y a 2000 sous-mariniers. Il y en a à terre, qui se préparent, qui attendent d’embarquer, il y a les embarqués, et c’est un peu comme dans notre spectacle de «Bouille», tout le monde a son importance, si jamais quelqu’un est malade ou quoi que ce soit, on ne peut pas ne pas fonctionner sans lui. Nous (à Polygammes) on arrive à s’adapter, mais là du coup on doit être remplacé, donc il y a toujours quelqu’un en alerte.»

Le futur ? «J’arrive à 15 ans d’ancienneté, je ne peux pas encore partir par rapport à la pension, ce qu’on appelle notre “retraite”». Il faut atteindre 19 ans 1/2. Quitter la Marine, c’est «une sacré remise en question, et moi j’aime la mentalité de l’institution, l’état d’esprit, les valeurs… Et dans le civil, il faudrait que je trouve des structures qui se rapprochent, mais c’est assez compliqué.» Même si «on a quand même une bonne image dans le civil. L’avantage d’un Marin c’est qu’on peut le reformer facilement, et surtout il va respecter les règles.» «La polyvalence, et l’adaptation aux nouveaux postes, c’est quelque chose qu’on apprend assez rapidement dans la Marine. Du coup, c’est pas ça qui me fait peur. Je recherche plus une ambiance qu’un travail alimentaire. Je le ferais si je n’ai pas le choix, mais...» Dans la Marine : «les avantages à 20 ans, ça devient des contraintes à 35 ans… Moi à l’époque, bouger, partir, c’était le top ! Aujourd’hui j’ai ma femme, mes deux enfants, ce n’est plus mon objectif !» «J’ai mis quand même 10 ans de ma vie perso entre parenthèses.» «Au-delà de partir sous l’eau, moi j’étais à Brest, ma famille était sur Paris, je rentrais que les vacances et les week-ends. Aujourd’hui je suis de carrière, je suis plus serein, j’ai un niveau de responsabilités qui est assez intéressant, mais ce n’est pas la majorité des gens ! Il n’y a que 70% des gens qui sont contractuels, et du coup, pour pérenniser la carrière, faut y aller, faut bosser !»

Nicolas a préparé un Brevet Supérieur pendant 1 an, pour «passer “de carrière” et ne plus avoir cette chape du renouvellement de contrats». Mais, «ce n’est pas un CDI, tu peux pas te reposer comme dans la fonction publique, rester pépère, finalement on est des fonctionnaires, mais du coup notre système fait en sorte que la porte, tu peux l’avoir beaucoup plus facilement ! On change assez régulièrement de poste, tous les 2 ou 4 ans à peu près, moi il me reste 1 an à Pontoise après je vais devoir partir sur un autre poste, je ne sais pas lequel, j’émets des voeux, ce serait plutôt en région parisienne, mais je ne sais pas encore où j’irai.»

Repartir sur un sous-marin ? «Aujourd’hui je suis encore volontaire, j’ai du mal à me résigner… Je pourrais casser mon volontariat, mais… Par contre s’ils me disent d’aller sur un bateau, là je n’ai pas le choix. Il y a toujours un côté frustrant, quand tu es Marin, il y a toujours l’appel du large. Après, concrètement aujourd’hui ma priorité c’est ma famille, je pense que j’aurais énormément de mal à quitter ma famille. Je les vois tous les jours, on a notre mode de fonctionnement. J’ai privilégié ma carrière pendant 10 ans, la 1ère année ma femme était toute seule avec mon grand, elle s’est aussi un peu sacrifiée pour moi, c’est à moi de lui renvoyer l’ascenseur.» De toute façon, «c’est rare un marin qui reste très longtemps au même endroit» et «des Marins, sur Paris, il n’y en a pas des tonnes !» Les postes sont surtout dans l’administratif, mais aussi dans l’opérationnel : «il y a des bureaux où ils s’occupent des positions des bâtiments au niveau international, dans les Etats-Majors, c’est peut-être vers ça que j’irais…»

Pour votre information, nous vous confirmons que les tartes au citron meringuées et les crumbles de L’Atelier ont bel et bien été testés et sont délicieux. Et nous vous donnons RV dans la prochaine Polynews Interne pour découvrir un nouveau membre de Polygammes !

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